MERCATO CANTABILE

Valse à mille temps dans le « mercato » télévisé, animateurs et journalistes pris, volontairement ou par force, dans le jeu pas toujours régulier des chaises musicales. Démis de leurs fonctions : Patrick Poivre d’Arvor sur TF1 et Valérie Lescable, directrice générale d’I-télé, Guillaume Durand remplacé, exit Robert Namias, pour Laurence Ferrari un départ de Canal + et une arrivée sur TF1, alors que Julien Courbet, lui, s’en va dissiper ses doutes dans le service public… L’arrivée de la TNT bouleverse la donne et la loi de mars 2007 relative à la modernisation de la diffusion audiovisuelle et de la télévision du futur vient redistribuer les cartes. Cette loi prévoit que le basculement complet de la télévision traditionnelle ou analogique vers la télévision numérique devra démarrer progressivement dès mars 2008 pour être réalisé au 30 novembre 2011, ce qui ne va pas manquer de créer de nouveaux remous dans le Paf. Équilibres d’audience, le JT de TF1 a perdu 900 000 téléspectateurs en quelques mois, manne publicitaire virevoltante, 3,7 % de recettes en moins pour la même chaîne, voilà bien des raisons pour la chaîne du groupe Bouygues de changer les têtes, faute de trouver des idées nouvelles. Pas de quoi paniquer toutefois, car, en 10 ans, TF1 a vu son chiffre d’affaires faire un bond vertigineux, passant de 10 millions de francs en 1997 à 2,764 milliards de beaux euros en 2007. Mais il semble que le gâteau ne soit pas encore assez sucré pour les chaînes privées, qui trouvent une oreille plus qu’attentive du côté du pouvoir. Le 8 janvier, Nicolas Sarkozy annonçait, à la surprise générale, la suppression de la publicité commerciale sur les chaînes de télévision publique. Il justifiait cette proposition devant le groupe UMP en ces termes : « Poser cette question-là, rendez-vous compte du choix idéologique essentiel, cela veut dire que, tout d’un coup, la qualité, la culture, le service public deviennent des idées propres à votre famille politique. C’est un changement idéologique majeur. » Les intentions vertueuses ont toujours servi d’alibi aux démantèlements successifs du service public. Il n’est qu’à se souvenir du fameux « Mieux disant culturel » exigé par le ministre de la Culture d’alors, qui permit à Bouygues, par un magistral enfumage, d’emporter la Une face à Jean-Luc Lagardère. L’illusion fut de courte durée, car très vite Francis Bouygues déclara tout de go : « Nous sommes privés. Nous sommes évidemment une chaîne commerciale. Il y a des choses que nous ne souhaitons pas faire, par exemple : du culturel, du politique, des émissions éducatives ». L’aveu relevait de l’évidence et le comique « mieux disant » du conte de fées… À l’heure où la télévision est devenue une industrie, devrions-nous croire à nouveau à ces fables culturelles dont les politiques nous ont abreuvés depuis 1987 ? Le président de la République assure qu’« aucune chaîne » de France-Télévisions (France 2, France 3, France 4, France 5 et France Ô) ne serait privatisée. On est en droit de se demander, jusqu’à quand ? La France est en effet le seul pays d’Europe à posséder un tel nombre de chaînes publiques. Avec la suppression de la publicité et l’absence de compensations financières on peut, sans être devin, prédire leur disparition prochaine. Déjà les cadeaux du gouvernement pleuvent sur les concurrentes privées : autorisation d’une seconde coupure publicitaire dans les films, soit un doublement sur les heures de grande écoute, modification de la loi anti-concentration par un amendement à la loi de modernisation de l’économie adopté par l’Assemblée nationale qui relève le seuil de 2,5 % à 8 % de part d’audience pour qu’un groupe puisse posséder plus de la moitié d’une chaîne. Que de bonté, que de fraternité ! « Le petit cadeau va où il espère trouver le grand cadeau », dit un proverbe russe… Il en va de même pour la presse en général ou la logique économique de la rentabilité maximum domine. La concentration entre les mains de groupes industriels, tous amis du pouvoir en place, est préjudiciable à l’indépendance des organes de presse. La proximité même des grands médias, du monde politique et du monde des affaires est préoccupante. L’article 11 de la loi du 1er août 1986 interdit les acquisitions ou prises de contrôle de publications quotidiennes imprimées d’information politique et générale ayant pour effet de permettre à une personne physique ou morale, ou à un groupement de personnes physiques ou morales, de contrôler directement ou indirectement des publications dont la diffusion cumulée excéderait 30 % de la diffusion totale sur le territoire national. Cet article ne concernant que la presse quotidienne, Jean-Christophe Lagarde, député Nouveau Centre, a tenté en mai dernier de déposer, dans le cadre de la modification de la Constitution, un amendement étendant le champ de la loi ainsi libellé : « La loi garantit l’indépendance des médias. À cette fin, elle interdit les concentrations excessives et fixe les règles concernant la détention directe ou indirecte du capital ou des droits de vote d’une publication de presse, d’une station de radio, d’une chaîne ou d’un service de télévision par une personne morale ou physique dont l’activité dépend de commandes publiques. » Sans surprise, cet amendement a été rejeté. Par ailleurs, la liberté de la presse, que d’en haut l’on clamait vouloir défendre, a subi un nouveau mauvais coup avec le projet de loi Dati, relatif à la protection du secret des sources des journalistes, adopté récemment. La charte des journalistes dite « de Munich », entérinée par la Fédération internationale des journalistes et par l’Organisation internationale des journalistes, stipule que « Les journalistes revendiquent le libre accès à toutes les sources d’information et le droit d’enquêter librement sur tous les faits qui conditionnent la vie publique. Le secret des affaires publiques ou privées ne peut en ce cas être opposé au journaliste que par exception et en vertu de motifs clairement exprimés ». Cela implique un droit impératif au secret des sources. Le garde des Sceaux considérant que ce droit « ne peut être absolu », a inclus dans sa loi : « Il ne peut être porté atteinte à ce secret que lorsqu’un intérêt impérieux l’impose » et « à condition que la nature et la particulière gravité du crime ou du délit ainsi que les nécessités des investigations le justifient ». De quel « intérêt impérieux » parle-t-on ? Et à partir de quels critères la « gravité du crime » sera-t-elle évaluée ? Mystère, mystère… L’indépendance, celle qui est la nôtre, sera-t-elle bientôt un luxe chèrement payé ? Les journalistes exerçant leur droit à la critique et défendant leur différence auront-ils un avenir ? Où verra-t-on s’instaurer peu à peu une obligation généralisée du « droit à la déférence » ? De cette exigence d’indépendance, vous, lecteurs de ce magazine, auditeurs ou téléspectateurs, faites votre affaire. Jacques Raffaelli

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